Le ciel jersey

Le ciel jersey

texte, 2015

Fiction autour des oeuvres de Fanny Viollet.

Cette fiction figure dans sa monographie, en cours de publication.

Fiction around Fanny Viollet ‘s artworks.

This fiction is present in her monograph’s book. 

-

Carte à personnage de Fanny Viollet

Au royaume de la reine Ariane, tous les habitants possédaient un bout de fil rouge couleur 666, un rouge puissant, écarlate, issu de l’écheveau royal. On raconte que ce fil contenait des secrets et des pouvoirs anciens et qu’il protégeait des dangers. Le précieux fil était offert par la reine à la naissance des habitants et quand ces-derniers avaient l’âge pour les travaux d’aiguille, chacun le tricotait, le tissait, l’emmêlait à sa convenance pour créer son « ouvrage 666 ». Ainsi dans le royaume, Margot se piquetait des dessous, La Belle-endormie brodait des soupirs sur son oreiller, Il Braghettone filait ses caleçons à fleurs.

Une fois l’an, cette communauté par le fil liée, fêtait la nuit dite du « Ciel jersey ». Chacun venait y défaire son « ouvrage 666 », raboutait les fils hérités pour ne former qu’une seule et immense pelote. La reine Ariane s’installait au centre de la place Titien, et avec les aiguilles royales, tricotait la pelote au point jersey. Le tricot se gonflait de mailles, mais au lieu de tomber au sol, il se dirigeait droit vers le ciel et s’étirait sous le velouté des nuages. D’ailleurs ces derniers adoraient s’y réchauffer et on les voyait se lover dans les mailles, bosselant le tricot écarlate. Ces nuits-là, même les étoiles se rapprochaient de la terre pour admirer d’un peu plus prés cet étonnant ciel jersey.

-

Nu rhabillé de Fanny Viollet

D’ailleurs, ce ciel écarlate n’intriguait pas que les astres, dès que le tricot nocturne était achevé, les copistes du Louvre rappliquaient avec leurs imposants chevalets et leurs toiles blanches. A cette époque, le Ciel jersey était considéré comme une extension éphémère du musée du Louvre et les copistes, hommes à moustache et femmes en chignon, n’avaient qu’une seule nuit pour en percer les mystères. Ils reproduisaient les trames des mailles, des V qui s’emboitaient en de longs couloirs parallèles, parfois déformés par l’assoupissement des nuages. Appliqués, fidèles, laborieux, ils étaient. Mais ce n’est pas parce qu’on a du poil au pinceau qu’on sait faire mousser les points sur la toile.

Après les copistes, la faune sensuelle du jardin des tuileries débarquait place Titien. Les petites Maillol, toujours nues été comme hiver, exhibaient avec faraude leur poitrine métallique pour séduire les copistes du Louvre. Elles se rêvaient en muses immortelles et fantasmaient leur minois dans des galeries prestigieuses de Chine ou d’ailleurs. Malheureusement, les copistes du Louvre étaient obnubilés par l’alignement en V du jersey et aucune rondeur de leur beau postérieur n’attirait leur attention.

-

Carte à personnage de Fanny Viollet

Parmi les petites Maillol, Didi-chérie était la plus audacieuse. Elle avait compris que pour piéger le regard des copistes du Louvre et se faire tirer le portrait, il fallait décrocher un morceau du ciel jersey. Le ciel était haut mais les ambitions de Didi-chérie aussi. Elle s’en alla donc voir le fou de Villanueva del Rey qui vivait à la lisière du village. Un fou entre deux âges, avec une bouche fine qui parle peu et des yeux noirs qui savent ce que le monde dissimule. Le fou de Villanueva del Rey passait son temps à se promener dans les ruelles sombres du village pour glaner tout le trajet durant, des petits riens, des fils incompris et jetés sans scrupule sur la chaussée. Le fou les ramassait, prenait soin d’eux et les raboutait en d’étranges et hirsutes pelotes. Didi-Chérie lui exposa ses charmes et son souhait : décrocher un morceau du ciel jersey. Le fou accepta de l’aider et fabriqua avec l’aide de toutes ses pelotes, une corde avec un hameçon au bout. Il la lança vers ciel, le crochet se fixa dans les mailles mais il eut beau tirer, le ciel écarlate ne bougea pas d’une maille, impossible de l’attirer à terre. Le fou était désolé, Didi-chérie était en larme. Elle pleura si fort que les idées du fou se mirent à fuser. Vite, il prit des bobines vides en bois, les assembla entre deux longs tasseaux et fabriqua une échelle céleste, les bobines tenant lieu de marches. Didi-chérie pu ainsi monter au ciel, bras en étoile et silhouette vacillante sur les étroites marches cylindriques. Quand enfin elle fut rendue, elle sortit une paire de ciseau et découpa un bout du fameux ciel jersey.

-

"Jujurieux" de Fanny Viollet

Didi-chérie fut si heureuse qu’elle remercia le fou en l’embrassant et transforma ce morceau de ciel, en robe moulante du plus bel effet. Un fourreau tout simple dont les mailles s’écartaient sur ses seins et sur ses fesses qu’elle avait fort rebondies. Qu’en penses-tu demanda-t-elle. Le fou répondit, Maintenant le ciel est déchiré, cela ne va pas du tout ! Didi-chérie pensa, Décidément, les hommes sont difficiles à charmer et elle se mit en route vêtue de son nouvel attribut. Le fou, lui, prit une grosse aiguille à coudre et monta à son tour sur l’échelle pour rapiécer le ciel jersey.

Didi-chérie avait le cœur battant quand elle traversa tremblante et nonchalante les chevalets place Titien. Elle se mit au centre et l’air de rien prit la pose d’un air faussement rêveur. Ses sœurs Maillol se moquèrent d’elle, quelle drôle d’idée de s’habiller et de cacher ses formes ! Mais les copistes du Louvre, eux, n’en revenaient pas: une Maillol avec une robe en ciel jersey ! On murmura d’étonnement, on s’esclaffa, on se pâma, on trouva cela formidable, unique, révolutionnaire. Et tous les copistes du Louvre prirent leurs pinceaux poilus et peignirent à tour de bras Didi-chérie et son incroyable robe en ciel jersey.

-

carte postale brodée de Fanny Viollet

Quand la nuit du Ciel jersey se termina, la reine Ariane défit patiemment les mailles et rendit à chacun son fil rouge. Quand elle arriva au morceau rapiécé par le fou, elle fut interloquée. Un horrible fil barbare, composé de fibres synthétiques clinquantes, de tuyaux, rubans, fils électriques et même fils de sac poubelle, avait brisé l’harmonie du monochrome écarlate ! Qui s’était permis de saccager son bel ouvrage et de rompre le lien du fil ? La reine Ariane, dans tous ses états, zébra l’air avec ses aiguilles à tricoter et cria, Qu’on coupe la tête des coupables !

Margot qui connaissait bien les humeurs de la reine, fit remarquer que ce nouveau fil avait une teinte pailletée fort intéressante et qu’elle prendrait bien ce petit bout là. Quant à La Belle endormie, elle reluqua un fil-duvet qui serait parfait pour ses broderies aux soupirs. Il Braghettone retint un fil métallique qui rehausserait ses caleçons à fleurs. Et finalement chacun réclama un petit morceau de cet étonnant lien aux facettes toujours changeantes. Même la reine Ariane en garda un bout pour elle, un tout petit fil qui sentait l’Inde.

C’est ainsi que grâce au caprice de la petite Maillol, l’époque du grand métissage s’ouvrit. Le redondant monochrome devint un ciel riche de mille surprises.

This is a unique website which will require a more modern browser to work!

Please upgrade today!