Entre Thue et Mue

Entre Thue et Mue

histoire, 2015

Fiction autour des photographies de Lucie Linder. Cette histoire figure dans La Mue, édition d’art numérotée et signée en 25 exemplaires.

Fiction around Lucie Linder’s photographies. This story is present in La Mue, art edition numbered and singed in 25 copies.

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(c) Lucie Linder

Entre Thue et Mue, je promène Délice, je la tiens en laisse tout près de moi de peur qu’elle se sauve. Elle sent bon la lavande. Elle est sage avec de jolies chaussures vernies et une robe bleue en crêpe. Nous jouons à la marelle et quand nous arrivons au ciel, je dis, allez, en route ! Délice grimace, elle voudrait continuer à jouer.

Entre Toi et Moi, j’aurais préféré sauter dans les cases de la marelle et réinventer le ciel sous nos semelles.

Nous quittons la plaine et nous marchons dans les marécages en direction de la vallée de la Mue sur un chemin de sable qui s’humidifie sous nos pas. La route devient liquide et instable. Nous glissons sur des bancs de poissons et sur des monticules algueux. Nous nous enfonçons dans des flaques et errons dans des brouillards laiteux. Délice pleure. C’est trop difficile. Je tire sur la laisse. Mais têtue, elle résiste, les bras croisés sur son non.

Entre Toi et Moi, j’aurais préféré ne pas y aller, ce n’est jamais une partie de plaisir mais mes sous-vêtements me serraient. Les élastiques rayaient douloureusement ma peau. J’avais déjà trop attendu.

Alors, je prends Délice sur mon dos et nous continuons.

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(c) Lucie Linder

Au bout du tunnel, un mur de sable. C’est toujours dans une impasse que la mue a lieu. Quand il n’y a plus de chemin possible et que l’on ne peut compter que sur soi. Je détache la laisse et Délice se sauve sans hésiter. Elle détale avec mes souvenirs, précieuses reliques dont elle est la gardienne. Les touches zébrées du piano de maman, les rires-toboggans, le métal froid des fourchettes, les secrets du vent sur balançoire, les poils soyeux de ma petite chienne Lili, l’odeur de la corde à sauter, le sable de la litière du chat, le gout des groseilles au coucher du soleil.

Entre Toi et Moi, une mélancolie m’a saisie, vertigineuse et verticale. Délice était le centre de ma vie. Je lui en voulais de s’être sauvée si vite, sans un regard.

Je pleure.

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(c) Lucie Linder

Mes larmes cheminent, se croisent, se heurtent. La crue m’encercle. Puis, je ferme les yeux pour bloquer toutes les issues entre le dehors et le dedans. Je prends le chemin de mon île intérieure. C’est une traversée qui ne s’oublie pas. Je reconnais les herbes hautes qui ploient sous mes rêves, le pont des illusions, les troncs coupés des ancêtres, la toiture effondrée sous les tempêtes de silences. J’avance sans peur et la voici enfin. Mon île. Je suis en sécurité. Heureusement car le vent se lève brutalement. Mes veines gonflent sous les assauts des premières bouffées de chaleur. Je tremble. Mon cœur libère ses orages et projette ses torrents rougeoyants. Je m’engorge. Je tais, je tue, je mue. Mon corps expulse méthodiquement, je sue, je crache, je saigne, je pisse. Ma peau s’échappe de mes sous-vêtements. Peau de gorge, peau de sein, peau de fesse, peau de cuisse, peau de doute, peau d’attente, peau baisée, refusée, peau mouillée par les larmes, piquée par les ratures, creusée par les non-dits. Toutes mes peaux se détachent. Des voiles transparents de souvenirs se superposent et durcissent en cosse épaisse autour de moi. Il fait noir, il n’y a plus d’air. Je tais, je tue, je mue.

Entre Toi et Moi, j’ai cru mourir.

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(c) Lucie Linder

Mon corps se réveille, mes cheveux sont tombés et c’est tête nue que j’ouvre les yeux sur mon île. Je prends une inspiration nouvelle et sors de la cosse avec mes chairs sous-vêtements parfaitement ajustés.

Entre Toi et Moi, j’hésitais à quitter mes vieilles peaux. Je les ai enlacées et baisées de mes lèvres nouvelles. Leur contact froid sur ma bouche chaude m’a rappelée à la vie. Je suis partie sans me retourner. C’était dur.

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(c) Lucie Linder

Dehors, tout a changé. Un reflet sur une flaque d’eau, une écorce plus épaisse autour d’un arbre, une odeur de printemps sous une pierre, des chuchotements écrasés dans le sable. Presque rien qui change tout.

Je traverse les marécages. Et entre Thue et Mue, Délice m’attend avec sa robe bleue en crêpe, son sourire framboise et ses bras tendus. Elle caresse mes sous-vêtements avec envie, je lui sourie en la prenant dans mes bras. Je ne lui remets pas la laisse et nous allons jouer.

Entre Toi et Moi, nous sautons dans des marelles plus fortes, plus hautes et le ciel sous nos semelles est plein de promesses.

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La Mue, édition d'art numérotée et signée en 25 exemplaires

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